C’est une annonce qui a marqué les esprits. Monument de la cuisine, Guy Krenzer s’éclipse pour voguer vers de nouvelles aventures. On retiendra le talent, l’humilité et le sens infini du goût d’un artisan génial.
Il y a des chefs que l’on reconnaît à une assiette. Guy Krenzer appartient à une autre catégorie, plus discrète et peut-être plus rare : celle des cuisiniers qui ont façonné une maison entière. En 2026, après plus de vingt ans passés à la tête de la création de Lenôtre, le double Meilleur Ouvrier de France s’apprête à prendre sa retraite. Son départ referme un chapitre majeur d’une carrière consacrée à l’excellence, mais surtout à sa transmission. L’histoire commence loin des réceptions prestigieuses et des laboratoires parisiens. Né à Strasbourg en 1964, Guy Krenzer associe volontiers sa vocation à un souvenir d’enfance : une tarte à la mirabelle préparée par sa mère. Il se forme d’abord à la charcuterie et au métier de traiteur, rejoint les Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis et devient meilleur apprenti en 1982.
L’envol d’un grand talent
Sa trajectoire prend rapidement de la hauteur. En 1987, Jacques Maximin l’appelle au Negresco, à Nice. Krenzer poursuit ensuite son apprentissage des grandes maisons au Ritz de Londres, puis prend les commandes des cuisines du Fouquet’s et de Lapérouse. En parallèle se construit un palmarès rarissime. Il décroche le titre de Meilleur Ouvrier de France charcutier-traiteur en 1988, puis celui de MOF cuisine en 1996. Deux distinctions qui racontent l’étendue d’un savoir-faire capable de relier artisanat, cuisine et création. Après sept années chez SaintClair Traiteur, une rencontre va déterminer la suite de son histoire. En 2004, Gaston Lenôtre lui confie les fonctions de chef exécutif et directeur de la création de la maison qu’il a fondée en 1957. Guy Krenzer découvre alors un autre gigantisme gastronomique. Il ne s’agit plus seulement d’imaginer un plat, mais de faire vivre une signature à travers des centaines de créations, des boutiques, des réceptions et une brigade comptant plusieurs centaines de professionnels.
L’histoire en marche
Pendant plus de deux décennies, Krenzer devient ainsi l’un des gardiens de l’esprit Lenôtre. Il accompagne son évolution sans sacrifier ses fondamentaux : précision du geste, qualité des ingrédients, gourmandise et élégance. Une philosophie qu’il résume par une idée d’une simplicité redoutable : rechercher le beau, certes, mais surtout le bon. Son empreinte dépasse pourtant largement les créations sorties des ateliers. Chez Guy Krenzer, transmettre constitue presque une seconde vocation. Enseigner, former, expliquer, corriger et recommencer permettent de préserver un patrimoine gastronomique qui disparaîtrait s’il cessait de circuler entre les générations. L’École Lenôtre devient naturellement l’un des lieux où cette philosophie prend tout son sens. Le chef y défend l’écoute, le respect, l’humilité et cette conviction qu’un professionnel, même au sommet, n’a jamais terminé d’apprendre. Lui-même en fournit la démonstration. Curieux insatiable, il s’est notamment formé au café jusqu’à obtenir un diplôme professionnel de barista torréfacteur. Une manière de rappeler que l’excellence ne consiste pas à répéter ce que l’on maîtrise déjà, mais à conserver intacte l’envie de découvrir.
Un dernier tour de piste
Son départ à la retraite possède donc une portée particulière. Guy Krenzer laisse derrière lui bien davantage qu’un catalogue de recettes. Il transmet une culture du métier, une certaine idée du collectif et un lien direct avec l’héritage de Gaston Lenôtre. Dans l’histoire récente de la gastronomie française, peu de chefs auront travaillé aussi longtemps dans l’ombre à faire dialoguer tradition et création à une telle échelle. Après plus de quarante ans de métier, le double MOF quitte les cuisines avec l’un des plus beaux héritages possibles : celui d’avoir appris, créé, puis transmis. Et d’avoir contribué à faire vivre, génération après génération, une certaine idée de l’excellence française.


