Grande anomalie en vue ! Ni vin pétillant ni bière simplement aromatisée, la Grape Ale associe céréales, houblon et raisin dans une même fermentation. Un style hybride qui séduit désormais brasseurs et vignerons.
D’un côté, le moût de malt, les houblons et les gestes du brasseur. De l’autre, le raisin, ses levures et l’expression d’un terroir. La Grape Ale ne juxtapose pas ces deux univers : elle les fait fermenter ensemble. Du moût frais, du jus, du marc ou parfois un moût concentré rejoint la bière à différentes étapes de son élaboration. Les sucres du raisin participent alors pleinement à la naissance de la boisson.
Le résultat dépend du cépage, de sa proportion, du type de bière et des levures employées. Certaines cuvées privilégient le fruit et la fraîcheur. D’autres se rapprochent des bières sauvages, avec davantage d’acidité, de tension ou de notes fermentaires. Le raisin peut aussi apporter de légers tanins, une effervescence délicate et une finale rappelant la peau du fruit.
L’Italie à l’origine du mouvement
Le style contemporain s’est structuré en Italie au milieu des années 2000. Le Beer Judge Certification Program situe ses premières expressions commerciales chez Birrificio Barley et Birrificio Montegioco, en 2006 et 2007. La BB10 du brasseur sarde Nicola Perra associait ainsi une bière sombre à de la sapa, un moût cuit issu du cannonau. L’Italian Grape Ale obtient une reconnaissance internationale en intégrant les recommandations du BJCP en 2015. L’organisation la présente comme une expression de la biodiversité, du territoire et de la créativité brassicole. Le concept a depuis franchi les frontières italiennes pour gagner d’autres pays producteurs de vin, dont la France.
Une nouvelle lecture du terroir
En France, ces boissons sont parfois baptisées « vières », contraction de vin et bière. Des brasseries artisanales collaborent avec des vignerons pour travailler grenache, carignan, viognier ou mondeuse. Certaines cuvées sont élevées en fûts, comme un vin ou une bière de garde. Bonne Mine, élaborée par la Brasserie La Montagnarde avec du marc de mondeuse, développe par exemple des notes annoncées de violette, de framboise et d’épices. D’autres créations s’inscrivent dans l’univers du vin nature, où les fermentations spontanées et les élevages peu interventionnistes sont déjà familiers. La Grape Ale ne cherche donc pas à réconcilier deux boissons ennemies. Elle montre plutôt que leurs frontières étaient moins étanches qu’on ne l’imaginait. Dans le verre, le raisin ne transforme pas la bière en vin : il lui ouvre un autre langage.


